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20 avril 2010 2 20 /04 /avril /2010 16:53
Je suis à la caisse avec mes deux boîtes de carottes pré assaisonnées. Deux filles, à peu près 25 ans, déposent à ma suite leurs achats sur le tapis. Je les avais repérées, tout à l’heure dans les rayons. C’est un style, il me semble, très présent en région parisienne : corps fin, chemisier à large encolure qui laissent apercevoir au moins une bretelle de soutien-gorge (curieusement en plastique transparent), fesses rondes mises en valeur par un jean ultra-serré, peau dissimulée sous une épaisse couche de fond de teint, visage hébété.
Une des filles se saisit d’un magazine de cuisine sur un présentoir, le feuillette nerveusement puis finit par le poser sur le tapis.
« Ca, ça sera quand je serais avec mon chéri ».
Elle poursuit son monologue sur le frigidaire que doit lui donner sa belle-mère, quand ils seront installés. L’autre la regarde avec envie. Probable qu’elle n’a pas de chéri, ou alors leurs projets n’ont pas encore atteint ce point de maturité.
Je ne les écoute plus. Je me demande à quoi peut bien ressembler son chéri. Les cheveux militaires, habillé en jogging, il aime le paintball, le foot, et passe ses vacances dans la caravane de ses parents dans le sud de la France. C’est caricatural, mais concevable. Bien sûr, il existe d’autres alternatives, mais pas tant que ça. Le champ des possibles est somme toute assez limité et variera essentiellement sur la couleur des cheveux et la destination de villégiature.
J’ai envie de lui demander si elle est heureuse. En tout cas, pour l’instant, elle en donne l’impression. J’aimerais bien, moi aussi, irradier un tel bien-être.
En partant, un type gueule parce qu’on ne donne plus de sac en plastique.
« Bâtard de patron ! »
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20 avril 2010 2 20 /04 /avril /2010 16:50

Les gens qui ont des existences fonctionnelles m’effraient.Ils sont mus par des objectifs visibles à l'oeil nu, souvent répétitifs et simples. Ils passent de l’un à l’autre comme on saute de pierre en pierre pour traverser un torrent sans se mouiller les pieds. Il y a les petits rochers, comme les week-ends, et puis les plus gros, comme les vacances (juillet et août font figure de dalle).
A force d'avoir sauté, on finit un jour ou l'autre par arriver sur l'autre rive, et l'on réalise que tout est fini.
Les gens qui ont des existences fonctionnelles me font peur, peut-être parce que je suis comme eux, à la différence près que traverser les torrents ne m'a jamais amusé.

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 10:01

J’ai vécu récemment un moment social assez fort. Il s’agissait du repas de service. C’est, d’après ce que j’en sais, une tradition solidement établie au sein de nombreuses entreprises. L’objectif est de se retrouver autour d’un repas, responsable et employés assis à la même table, afin de partager un moment convivial où seront privilégiés les rapports humains.
Nous avons choisi de commander des pizzas, plat censé exacerber la dimension conviviale de ce genre d’initiative.
La chef, à l’initiative du projet, est arrivée avec une demi-heure de retard. Elle s’est excusée, car tout était froid, mais chacun a soutenu avec beaucoup de conviction que ce n’était pas grave. Puis on a pris notre part, à même le carton de livraison. Madame Froissac avait apporté une bouteille de cidre qu’elle avait, nous a-t-elle dit, gagné à un loto quelques mois auparavant.
Pendant le repas, mes collègues, sans doute gênées, ne trouvaient rien à dire. Alors la chef a pris la parole. Elle trouvait que décidément, le chef comptable était un type bizarre. Je la regardais pendant son intervention, tout en me demandant quelle attitude adopter. J’optais rapidement pour un léger sourire qui pouvait passer pour de la compréhension, voire une certaine complicité. Lorsqu’elle eut terminé, j’émis un petit rire bref. A mon grand étonnement, les autres firent de même. Puis Madame Froissac qui depuis qu’elle avait posé son cidre sur la table se comportait comme une maîtresse de maison demanda si quelqu’un voulait encore de la pizza. La proposition fut jugée comme déraisonnable : les vacances approchaient ; toujours cette vieille histoire de maillot de bain… J’ai pris les deux parts qui restaient.
Le prochain moment de convivialité est fixé à Noël. C’est très bien ainsi. Trop de convivialité finirait fatalement par tuer la convivialité.

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 09:58

Je vis actuellement dans un paradoxe complet dont j’ignore si j’arriverai un jour à trouver la clé : je souffre d’une envahissante sensation d’isolement, et dans le même temps l’idée même de voir des gens, de parler à des gens, m’ennuie.

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 20:28

Longtemps, j’ai été un lecteur assidu. Essais, romans, nouvelles, je prenais tout, sans distinction. J’étais mu par une intarissable soif d’apprendre. Cela contribuait à me renvoyer une bonne image de moi. De plus, je pensais naïvement que toutes ces connaissances allaient me servir, un jour. Que je pourrais en faire étalage auprès de mes relations et que j’allais en retirer un certain bénéfice. Surtout auprès des femmes. Il me semblait qu’un homme cultivé possédait une petite valeur ajoutée comparée aux spécimens moyens que j’avais eu l’occasion d’observer. Je me trompais. Les femmes ne s’intéressent pas à ces choses-là, du moins pas celles que j’ai côtoyées. Pour les séduire, il suffisait en somme d’en avoir l’envie, et le culot. La culture n’avait rien à voir là-dedans.
J’ai donc peu à peu pris conscience de la vanité de ma démarche.
Cependant, j’ai continué à lire un moment, par automatisme. Mais la fiction me dégouttait, la philosophie me paraissait un peu dérisoire et futile. En réalité, je n’avais plus envie de connaître la vie des gens, ni de les comprendre.
Je me suis retrouvé bien seul.
J’avais la certitude de m’être trompé jusqu’à présent, il n’y avait donc pas à revenir là-dessus. Mais par quoi remplacer le vide qui s’était installé ? J’enviais mes collègues et leur barbecue du dimanche midi. Elles, au moins, n’étaient pas exposées à ce genre de problème.
Pas de douloureuse conscience d’un vide abyssal, certes, mais toutefois des problèmes d’intendance à gérer : charbon, merguez, punch coco (Y’en aura-t-il assez ?).
Cela avait au moins le mérite d’être concret.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 16:47

Le samedi soir est toujours un problème. Que faire ? Parce qu’il faut absolument faire quelque chose le samedi soir. Dans le cas contraire, on court le risque de passer pour un marginal aux yeux de ses collègues de bureau.
Les solutions qui s'offrent à moi sont cependant tristement balisées. Évacuons d'emblée le repas entre amis, puisque je n’en n’ai pas. De toute façon,
 je n'ai pas vraiment de table non plus, mes couverts et mes assiettes sont en nombre très limité ; je mange la plupart du temps mes raviolis froids à même la boîte de conserve.
Reste le plateau télé, le cinéma, des occupations strictement passives. Pour quoi ne pas essayer l’option « boîte de nuit » ?
Cette activité, est paraît-il plébiscitée par une partie non négligeable de la population active.
J’y suis allé quelquefois, quand j’étais gamin. A l’époque, l’idée de côtoyer des personnes gaies, d’écouter de la musique à fort volume m’apparaissait a priori plutôt séduisante. Pourtant, à chaque fois c’était la même déception. Il fallait bien l’admettre : il ne se dégageait de ces rassemblements aucune joie réelle, tout au plus une sorte de surexcitation factice provoquée essentiellement par l’alcool, la chaleur et l’obscurité.
Je décide donc de tenter un nouvel essai, et mon choix se porte tout naturellement sur un endroit très fréquenté de la banlieue parisienne, près d’un aéroport.
La boîte, sorte de parallélépipède recouvert de tôle ondulée, est située au cœur d’une zone de hangar et d’hôtels en préfabriqué. Lorsque j’arrive, il est presque minuit, et déjà les maigres pelouses qui bordent la route sont envahies de voitures, des petits modèles, genre sport, avec les vitres teintées et les jantes alu. Des voitures de jeunes.
Je finis par trouver une place. Après cinq minutes de marche, j’arrive devant l’entrée, gardée par deux types en costume sombre. Ils discutent à voix basse tout en jetant un œil furtif mais professionnel aux clients qui défilent devant eux.
La queue à la caisse, puis le vestiaire. On reconnaît ceux qui s’en vont à la transpiration qui colle leurs cheveux, à leur teint rougeaud. Des grappes de jeunes filles aux talons surcompensés, maquillées sans finesse, se bousculent le long du comptoir. Les garçons attendent, un peu à l’écart. Ils sont venus en pull, et le garderont toute la soirée pour éviter de payer le vestiaire. Je dépose mon manteau, tant pis pour les deux euros.
A l’intérieur, l’air est saturé d’humidité et de fumée, strié par des faisceaux de lumières multicolores qui s’agitent sans logique.
Les boîtes de nuit sont toutes organisées selon le même principe : la piste de danse au milieu ; sur les côtés, nettement moins éclairés, des fauteuils, voire des banquettes, souvent recouverts d’une sorte de velours rouge qui laisse à penser que l’endroit est confortable et vaguement luxueux. Le velours rouge possède ce curieux pouvoir. Un peu en retrait se trouve le bar, investi par des grappes de fêtards en rupture de danse. Peu enclin à laisser mon corps s’exprimer sur le
dancefloor, c’est là que je me réfugie. Au bout d’un quart d’heure, un tabouret se libère. Une fois perché, je me sens plus détendu. Un coude posé sur le comptoir, je m’insère dans le décor, je détiens ma légitimité, je deviens crédible aux yeux des autres.
Les barmaids ont un sourire figé lorsqu’elles remplissent les verres, principalement du whisky Coca.
Ici, le client moyen, trentenaire avancé, se distingue par une inappétence quasi pathologique à suivre un rythme, aussi simple soit-il. Soucieux de présenter une image avantageuse, il soigne particulièrement son aspect vestimentaire : chemise blanche, veste, parfois cravate chamarrée. Ce faisant, il occulte imprudemment un détail : les boîtes de nuit sont des endroits où, malgré la chaleur dégagée par le mouvement des corps, le système de chauffage manipulé par des propriétaires soucieux d’écouler au plus vite leurs stocks de whisky coca fonctionne à plein rendement. Aussi notre trentenaire, coquet mais imprévoyant, est-il contraint afin de survivre aux températures extrêmes de prendre quelque liberté avec sa tenue initiale : boutons ouverts, cravate desserrée, manches de veste relevées. Un laisser-aller qui, allié aux effets de l’alcool, contredit cruellement l’intention initiale.
La femme, dont le taux de fréquentation des toilettes frôle la manie compulsive, reste de fait plus présentable. Et c’est un bien triste spectacle que d’observer ces créatures dignes et pomponnées, juchées sur leur tabouret de bar tel un phare au milieu de l’océan, subir les assauts avinés de ces mâles en dérive.
Parmi les danseurs qui peuplent la piste, j’en observe un tout particulièrement. Il danse avec des gestes saccadés, en soulignant lourdement le rythme de la musique de mouvements de bras outranciers. Il est posté face à une fille qui le regarde d’un air amusé. Sa chorégraphie à elle consiste à effectuer un quart de tour de tout son corps sur chaque temps, les bras collés aux hanches, les mains soulignant le tempo.
Quelques minutes plus tard, je l’aperçois à nouveau, en retrait de la piste. La fille de tout à l’heure est adossée à un pilier, il lui parle dans l’oreille, et elle l’écoute, les yeux dans le vague, un sourire sur les lèvres. Parfois elle éclate de rire. J’aimerai savoir ce qu’il lui raconte, et où cette petite histoire va les mener exactement. Sans doute pas très loin, à quelques centaines de mètres d’ici, tout au plus, dans l’habitacle glacial d’une quelconque voiture équipée de jantes allu. Avec un peu de chance, peut-être aura-t-elle droit à une chambre d’hôtel Formule 1.
Pendant que je commande un whisky coca à la barmaid, une femme s’assied à ma droite. La cinquantaine, l’air largué, elle regarde son verre comme s’il allait lui révéler une vérité inconnue jusqu’alors. Je l’observe discrètement, par intermittence. Elle a sans doute un peu trop bu.
Brutalement, elle se tourne vers moi.

- Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? J’te plais, c’est ça ?

A vrai dire, je n’ai pas envisagé cette éventualité. Non, elle ne me plaît pas, mais faut-il lui dire pour autant ?

- Non... enfin, je ne sais pas...

- Pauv’ con !

En descendant, son talon se prend dans le tabouret. Elle s’étale sur le sol tandis que les gens s’écartent avec précipitation. Un type surgit de nulle part l’aide à se relever tout en me lançant un regard chargé de haine, comme si j’étais responsable de la chute. Puis il l’entraîne au loin en la serrant nerveusement par le bras.
Je vide mon verre et me dirige vers la sortie. En rejoignant ma voiture, je constate que le phare avant droit a été brisé, peut-être par inadvertance.
Décidément, les boîtes de nuit ne sont pas faites pour moi.
Le samedi suivant, je suis allé à Carrefour où j’ai fait l’acquisition d’une
compil’ des années 80 et d’une bouteille de whisky. Le soir venu j’ai monté le son de ma mini-chaîne et j’ai dansé. Tous les trois morceaux, en sueur, je remplissais mon verre. Puis j’ai fini sur le canapé, en demi-syncope.
Le samedi d’après, j’ai repris mon plateau-télé.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 12:00

Je suis conscient de ma complète inanité au sein de la société. Je ne produis aucune richesse, aucune plus value. Grâce au salaire qu’on me verse pour ne rien faire (ou si peu) j’ai toutefois une certaine utilité ; je consomme des biens divers (vêtements, nourritures, produits culturels) et contribue ainsi, modestement, à la bonne marche du système. Je me raccroche à ça.

D’un point de vue social, cela fait quelques années que personne n’est entré chez moi. Ni même sonné à la porte (à part le facteur et les éboueurs, pour les étrennes).

Pourtant, j’ai eu des amis, des gens sympathiques avec lesquels je parlais de sujets variés. Mais peu à peu j’ai pris mes distances. A moins que ce ne soit eux. C’est vrai que je devenais de moins en moins drôle.

Au bureau, je côtoie essentiellement des femmes. Elles ont toutes autour de la cinquantaine et leur vie semble leur convenir. Elles sont friandes de week-ends, et commencent à en parler dès le mercredi, avec des frissons d’excitation dans la voix : barbecue, soirée entre amis, achat d’une nouvelle machine à laver. Le lundi, au café, chacune fait le résumé. Je fais semblant d’écouter en vidant ma tasse. Je m’ennuie.

Parfois je me dis qu’il faudrait penser à changer tout ça, chercher un autre travail, exister un peu. Mais le poids de l’habitude demeure le plus fort.

Quand je rentre chez moi, le soir, je prends un lexomil pour écourter la soirée.

Mais jamais plus ; car pour des raisons difficilement explicables, j’ai envie de continuer.

On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. C’est sans doute ce que pensent les adeptes du Loto.

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 12:00

img141 J’ai finalement acheté une nouvelle télévision, chez Darty. Une plate, avec un écran géant, du genre qu’on installe sur un mur, lorsqu’on est doté du matériel de bricolage adéquat. L’ancienne fonctionnait encore, mais j’ai décidé de repartir à zéro, sur des bases saines. De ne plus me cantonner aux films X, qui en définitive ne donnent à voir qu’une image assez éloignée de la réalité quotidienne. De me connecter à nouveau sur le monde, après une longue absence. Je ne sais pas si c’est la bonne solution.

D’abord, j’ai observé l’appareil, longuement. Ca prenait tout de même beaucoup de place dans mon salon. Toutefois la gêne me semblait négligeable, je limite mes déplacements au strict minimum. En somme, ça ne rognait pas sur mon espace vital.

Puis je l’ai allumée. Il était 19h00, le journal débutait sur France 3. Une jeune femme, les cheveux impeccablement brossés, énonçait les grands titres. Une voix féminine entre mes murs, qui exprimait autre chose qu’une extase frelatée, voilà qui était rafraîchissant. Passé un moment de trouble, je m’habituais bien vite à cette présence nouvelle. Cela avait quelque chose de rassurant.

Je passais dans la cuisine pour faire chauffer du riz. Derrière moi, la journaliste continuait de parler, imperturbable. C’était vraiment agréable. Légèrement euphorique, je laissais le poste allumé toute la nuit.

En quelques semaines d’utilisation, des comportements jusqu’alors inconnus se sont naturellement imposés : achat d’un journal Télé, études des programmes, maniement de la télécommande, préparation de plateau-repas.

Mon émission préférée reste le journal de 20h00 (j’ai laissé tomber celui de France 3 depuis qu’un journaliste moustachu a pris le relais). En le regardant chaque soir, c’est vrai, on se fait très vite une idée du monde dans lequel on vit. Je réalise alors avec un certain soulagement qu’il m’est objectivement impossible de m’identifier à l’humanité en détresse.

Quelque part, c’est rassurant.

Rassurant, mais pas suffisant, hélas.

Ensuite je regarde un film, le plus souvent un téléfilm. Avec un peu de chance, mes collègues auront vu le même programme. Ce sera pour moi l’occasion de prendre part à la conversation, au café du matin. Ou pour le moins d’acquiescer de la tête en éprouvant le sentiment un peu grisant de participer activement à la vie du bureau.

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 11:55

img140A mon âge, la plupart des gens sont mariés ou vivent en couple. Beaucoup ont des enfants ou projettent d’en avoir plus. Ils sortent peu et investissent beaucoup dans leur intérieur. De petits riens les tiennent en haleine, comme le choix d’un papier peint ou d’une nouvelle lampe de chevet. Ils construisent leur existence tranquillement, sans se poser de question ; ils n’ont plus rien à prouver.

Cela explique sans doute le fait que je n’ai pas vraiment d’amis, j’entends : de véritables amis, avec qui on prend l’apéritif, on part en vacances. Je n’ai hélas rien à dire à ces gens ; aucun avis pertinent sur l’éducation des enfants, sur les sièges auto les plus confortables ou sur les avantages des purées maisons comparées aux bouillies en pot.

Etre seul à vingt ans, c’est normal. Ne pas avoir connu de femme à cet âge n’est pas un inconvénient majeur, et chez un être jeune, la solitude du cœur revêt parfois une dimension romantique qui n’est pas sans attrait. Quoi qu’il en soit, il reste encore beaucoup de temps à vivre, et l’on fait confiance au hasard, aux belles rencontres que la vie vous réserve forcément.

A vingt ans, j’habitais chez ma mère, dans un petit pavillon, à Choisy-le-Roi. Je me sentais plutôt bien. Je venais de rater mon bac et n’avais aucune idée de quoi l’avenir serait constitué. Cela n’avait guère d’importance. Je passais mes journées à écouter les vieux disques qu’avait laissés mon frère en partant. Parfois, je regardais à la télé les émissions pour femmes de l’après-midi. Ma mère installait sa table à repasser à côté du canapé, et je l’entendais maugréer contre moi, de temps en temps. C’était sa façon à elle de désapprouver mon manque d’ambition. Elle n’avait pas été élevée comme ça. Pour elle, la vie, c’était fait pour en baver. « Baver », c’était son expression. Si on n’en bavait pas, cela cachait forcément quelque chose de louche, de pas honnête.

Parfois, je me disais qu’elle n’avait pas tort, dans le fond ; je ne pouvais pas continuer comme ça éternellement.

Mais rien ne m’intéressait. Je n’avais aucune passion, pas de hobby. Je n’ai jamais collectionné les timbres, ou les dessous de bock. Alors, quoi faire ? Même les filles ne m’attiraient pas, à l’époque. Celles que j’avais côtoyées appartenaient à un monde étrange, celui des boums, des virées sur le boulevard Saint-Michel, et des disques de Pink Floyd qu’elles écoutaient dans leur chambre, le mercredi après-midi, tout volet fermé. Elles avaient depuis longtemps disparu, évaporées dans la nature, en fac ou en école de commerce. Parfois je croisais l’une d’elles dans la rue. Elle ne me reconnaissait pas, ou faisait semblant.

J’étais donc seul, mais ça n’avait pas d’importance.

Aujourd’hui, j’ai vécu. Pas beaucoup, juste un peu. Quelques aventures, une femme qui m’a quittée, un enfant que je ne vois plus. Tout cela est passé très vite, finalement.

A présent, je me retrouve à nouveau seul, et c’est difficile. Pas vraiment d’un point de vue physiologique, car le problème est assez simple à résoudre, en définitive. C’est très mécanique, il suffit de posséder une iconographie adaptée au problème, ou quelques DVD, ou une connexion internet et la main s’occupe du reste.

Avant, je me rendais au vidéo club de l’avenue de la République, en moyenne deux fois par semaine. A chaque fois, je prenais deux films, un américain quelconque et un de cul. La plupart du temps, je ne regardais pas le premier, il me servait juste de couverture à la caisse. C’était idiot, mais j’avais l’impression que ma démarche passait mieux ainsi.

 J’ai fini par lier connaissance avec le type qui tenait le magasin. J’étais sans doute un de ses bons clients, peut-être le meilleur ; il faut dire qu’on ne s’y bousculait pas. Je le trouvais plutôt sympathique. En tout cas, il ne riait jamais quand je lui tendais mes deux DVD. Il me semblait voir dans cette totale absence de réaction une preuve de respect dont je lui savais gré... Il m’a seulement dit un jour qu’à ce rythme, j’allais bientôt les avoir tous vu. Il était très sérieux en disant cela, c’était une constatation d’ordre comptable, sans plus. J’ai failli lui répondre que c’était pour un ami, mais j’ai trouvé l’alibi un peu gros. Je me suis contenté de dire en regardant un prospectus qui traînait sur le comptoir que ça n’avait pas d’importance, on verrait bien à ce moment-là.

Quelque mois plus tard, le vidéo club a fermé, me privant ainsi d’un lien social non négligeable.

Sur Internet, forcément, c’est moins chaleureux.

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Carte D'identité

  • Aloysius Chabossot

Avertissement

Les textes qui suivent proposent au lecteur d’entrer de plain-pied dans le cerveau méandreux d’un aquoiboniste. La diversité des sujets abordés peut donner dans un premier temps une impression de confusion peu compatible avec l’élaboration d’une pensée construite et ordonnée, et l’on pourra par moments se sentir comme un naufragé embarqué sur une frêle esquive, perdu au milieu d’une purée de pois. Cependant, au fil des pages, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts : car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes admirablement ciselées d’une pensée homogène et novatrice : l’aquoibonisme. Il faudra pour cela parfois ramer un peu.

Qu'est-Ce Que L'aquoibonisme ?