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9 juin 2010 3 09 /06 /juin /2010 17:20

 

menage2.jpgJe connais une collègue qui aime faire le ménage. Elle s’épanouit littéralement dans cette tâche, et lors de la pause-café, elle pourrait en parler des heures, avec un ravissement sincère. Ses soirées et la majeure partie de ses week-ends sont principalement consacrés au nettoyage des sols, des vitres et en général de toute surface susceptible d’être nettoyée, mais aussi aux lessives et au repassage, qu’elle affectionne tout particulièrement (elle à récemment fait l’acquisition d’une onéreuse centrale vapeur). De fait, c’est à elle que l’on demande conseil pour un problème de tâche tenace sur un chemisier. C’est une sorte de référence.

Bien sûr, on serait tenté de l’en dissuader, en lui conseillant d’élever son âme par le biais d’une occupation plus noble. En réalité, quel intérêt ? Elle, au moins, semble s’accomplir.

Et puis les gens pour qui les tâches ménagères sont synonymes de fardeau se voient contraints de trouver autre chose pour remplir leur existence, et ce n’est pas toujours tâche facile.

Moi qui suis dans ce cas, je peux vous en parler.

Pendant longtemps, j’ai été en quête d’une passion. Ou pour le moins, d’un hobby, que j’aurais  présenté sous les atours avantageux d’une passion : l’individu qui s’intéresse à quelque chose, au point d’y consacrer son temps libre et son argent suscite bien souvent l’admiration et l’envie de son entourage : voilà quelqu’un qui a un but dans la vie, qui sait manifestement pourquoi il est là.

A un moment j’avais pensé aux cartes téléphoniques. Pourquoi ne pas débuter une collection ? Cependant j’ai assez vite réalisé que ces morceaux de plastiques bigarrés ne suscitaient en moi aucune émotion d’ordre esthétique, sinon un profond ennui (à supposer que l’ennui soit une émotion d’ordre esthétique). J'ai ensuite entamé une collection de schtroumpfs miniatures qui m'a contraint à arpenter de bon matin les différentes bourses aux jouets de ma région. Les allées traversées d'enfants vociférants ont rapidement eut raison de ma bonne volonté.

De cette passion vite avortée, il subsiste encore quelques traces, sous la forme de quatre petits personnages à la peau bleue, caleçonnées et chapeautées de blanc, aimablement disposés sur l'étagère de mon salon. Lorsque d'aventures je passe devant eux, ils semblent réclamer de leur regard plastifié quelques nouveaux compagnons immobiles, histoire de tromper l'ennui sans fin qui les fige. Bien évidemment, je dédaigne leur supplique muette, laissant s'accumuler sur leur nez grotesque la poussière du temps. Et de cette petite mesquinerie sans envergure, je retire parfois quelque satisfaction méchante.

 

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9 juin 2010 3 09 /06 /juin /2010 10:37

 

papier-peint-annee-70.jpgChacun semble développer sa propre idée du bonheur. J'avoue pour ma part certaines difficultés à me déterminer. 

Est-ce qu'il réside dans un intérieur bien agencé, rangé, exempt de toute souillure bactériologique ?

Dans un travail stable, sans pour autant exiger qu'il soit intéressant ?

Dans une famille unie, une femme douce et attentive, des enfants qui ne font pas trop les imbéciles à l'école ? 

Voilà des objectifs simples et facilement assimilables : comme j'aimerais pouvoir les poursuivre, sans me poser plus de questions ! C'était la trajectoire qu'avaient précédemment suivie mes parents, avec constance et abnégation, à une époque il est vrai où l'on ne réfléchissait pas beaucoup, trop occupé à contempler les paysages luxuriant des trente glorieuses, confortablement installé dans le train flambant neuf de la consommation de masse. Mais l'époque était révolue. La locomotive en panne. Les rails envahit par la mauvaise herbe.

Cela faisait un bail qu'ils étaient descendus du wagon, hébétés et hagards au milieu des friches. Aujourd'hui, qui aurait envie de se retrouver comme eux, à deux petits pas de la fin, tentant laborieusement de remplir leur journée en oubliant la veille, sans penser à demain ?

L'idéal parental, commun à cette génération issue de la guerre et des privations, avait vécu. Pourtant, des millions d'individus s'obstinaient à le poursuivre, comme si rien n'avait changé, comme si tout restait encore possible, envisageable. Pourtant le train, définitivement immobilisé en rase campagne, n'était plus qu'un amas de métal rouillé, il fallait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte. 

J'étais assez fier de cette lucidité même si, il fallait bien l'admettre, elle ne m'était d'aucune utilité pour aborder l'épreuve de l'existence. Bien au contraire. 

En vérité, j'aurai donné beaucoup pour être un imbécile heureux.

 

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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 15:22

 

paroleChaque individu est doté d’une molette de réglage lui permettant de filtrer les pensées qu’il conçoit selon leur niveau d’intérêt. Seules celles jugées assez pertinentes franchiront le barrage sous forme de mots articulés. On pourrait presque dire, pour une fois,  que la nature est bien faite, si ledit filtre n’était pas soumis à d'importantes et inexplicables variations selon l'individu observé.

Ainsi il arrive, sans que l'on sache pourquoi, que la molette soit réglée trop haut. Dans ce cas, le sujet ne laisse rien entrevoir de ce qu’il pense et garde tout pour lui, bien enfermé en son for intérieur. Durant des années, il ressasse, tourne en rond, broie du noir, et finit un beau jour par se supprimer.

A contrario, si la molette est réglée trop bas, nous assistons  à l'attristant spectacle d’une logorrhée verbale inépuisable et submergeante, le plus souvent marquée d'un fort parfum de narcissisme  décomplexé.  L’individu déverse sans aucun discernement un discours vidé de toute substance, entraîné vers l'infini par la seule force de son propre néant. Il parle, parle encore, et encore, et finit parfois tragiquement, le cou enserré entre les mains vengeresses d’un proche excédé.

La question est de savoir : qui règle la molette ?

 

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 16:19

 

menageJacqueline est la femme de ménage qui nettoie les bureaux. En général, elle finit son service lorsque les employés arrivent le matin ; le soir elle revient au moment où ils s'apprêtent à repartir. Le ménage est un travail solitaire, ingrat : un sacerdoce qu'on aurait pas choisi, si on nous avait demandé notre avis.

Les moments où la communication peut s’installer entre elle et moi sont relativement brefs, et confinés dans l’espace étroit compris entre ma porte de bureau et la porte de sortie, soit environ deux mètres carrés. Pour ces raisons, ils sont entièrement dévolus à un sujet simple, sur lequel il est facile d'émettre un avis sans pour autant avoir trop à réfléchir : la météo. Voici un exemple d’échange, datant de décembre dernier :

(J’ouvre ma porte, Jacqueline est dans le couloir, elle attend l’heure)

- Bonjour Jacqueline. Fait pas chaud aujourd’hui.

- Ah ben non ! Et ils ont prévu encore plus froid demain.

- Ah bon ? Dis donc, ça promet. Allez, bonsoir Jacqueline.

- Bonsoir.

(J’ouvre la porte de sortie et disparais aussitôt).

L’échange évolue évidemment en fonction des variations climatiques mais reste figé dans sa structure, soit quatre phrases, deux chacun.

Bien sûr, si Jacqueline était une femme attirante ou pour le moins dégageant un certain charme, je serais peut-être tenté de poursuivre un peu, de rentrer un peu plus dans les détails, voire de rebondir habillement sur un autre sujet, comme les programmes télé. Les hommes fonctionnent comme ça. Mais Jacqueline n’est pas très jolie, avec ses cheveux ras, sa bouche étroite, son teint maladif.

La vie est tellement prévisible, les existences sont si tristement déterminées qu’il n’existe, à ma connaissance du moins, aucune femme de ménage que j'aurais aurait envie de serrer dans mes bras en l’embrassant tendrement dans le cou.

Ce monde-là reste à inventer.

 

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 11:51

camping 800Bercé par la torpeur d’un mois d’août insipide, j’avais fini par oublier jusqu’à l’existence d’Alain Lepécheur. Or Alain Lepécheur, employé au service comptabilité, est revenu ce matin, la tête pleine de souvenirs de vacances dont il aimerait partager la primeur – et probablementt l’exclusivité – avec moi. Le problème est que je n’ai aucun goût pour les souvenirs de vacances, quels que soient l’endroit visité et l’habileté du narrateur. Il existe de surcroît une circonstance aggravante : Alain Lepécheur me fatigue. Pour résumer la situation d’un strict point de vue relationnel : il n’est pas et ne sera jamais mon ami et la seule idée qu’il puisse le devenir un jour, par je ne sais quel aberrant concours de circonstances, suffit à me procurer des palpitations d’angoisse. Problème connexe : Alain Lepécheur semble intimement persuadé du contraire. A mon avis, il fonde cette conviction sur le fait que nous sommes les deux seuls hommes dans le bâtiment. Cela devrait sans doute engendrer à ses yeux une sorte de complicité naturelle, entre mâles, faites d’échanges virils et de sous entendus que seuls les hommes peuvent comprendre, et contre laquelle rien ni personne ne serait en mesure de lutter.
Si j’étais un peu plus courageux, je lui aurais depuis longtemps exprimé mon profond désaccord quant à sa conception de l’amitié masculine. En un mot, je l’aurais envoyé chier.  Seulement, je suis un peu lâche, et c’est avec un demi-sourire forcé que je subis sa présence ce matin dans mon bureau.
Il est plutôt petit et râblé, et ses membres épais mettent à mal les coutures de ses vêtements. Son visage est quelconque, avec toutefois un nez plus large que la moyenne et des yeux bleus minuscules qui lui donnent un air d’animalité indéniable. Pour l’heure, il est bronzé, avec une dominante orangée assez peu naturelle.
Alain s’est fait quatre
meufs, ce qui selon lui, et si l’on considère qu’il est parti quatre semaines, est une excellente moyenne. « Une par semaine, pas le temps de s’ennuyer ! » résume-t-il avec un sens de la formule indéniable. J’apprends accessoirement qu’il est parti sur la Côte d'Azur, à Cavalaire et en camping, parce que c’est moins cher et parfaitement adapté pour rencontrer des meufs. De plus les gens étaient hyper sympas et il ne se passait pas un soir sans qu’il ne soit invité, qui à l’apéro, qui à une merguez-party. Tout en l’écoutant s’exprimer, une joie indicible grossièrement peinte sur son visage d’idiot, des visions de cauchemar traversent mon esprit: ces litres de Ricard engloutis, ces kilos de cacahouètes prestement avalées entre deux blagues sur les blondes, et un peu plus tard les dégueulis à l’abri des regards, une main livide appuyée sur le pin parasol…
Alain Lepécheur a développé une pragmatique de la drague qui en soit n’a rien d’original mais dont il est particulièrement fier, comme s’il en était l’inventeur : le camping est son terrain de prospection exclusif ; il repère ses proies en se promenant dans les allées d’un air détaché, puis les entreprend le soir même, au bal. Bien sûr il y a du déchet, reconnaît-il avec une certaine honnêteté. Dieu merci, pensais-je, toutes ne sont pas assez stupides pour tomber dans les bras d’un tel singe. Quelque part, c’est rassurant.
Mais sur la masse, s’empresse-t-il d’ajouter, ça finit toujours par marcher, c’est mathématique. Il applique en cela la technique marketing du mailing ou envoi en nombre. Même si le produit est médiocre, il y aura toujours des gens assez naïfs pour tomber dans le panneau et acheter. De toute évidence, le marketing s’avère une véritable bénédiction pour Alain Lepécheur, produit médiocre s’il en est.
Je constate que son récit l’a passablement excité. Il a envie d’en dire plus, de se confier, et va sans doute entrer dans une nouvelle phase de sa narration, ouvertement axée sur les performances sexuelles des quatre
meufs. Cette perspective à vrai dire ne m’emballe pas et je fixe l’écran de mon ordinateur afin de lui signifier que j’ai des choses à faire et qu’il serait peut-être temps qu’il regagne son espace de travail. Mais le signe est vraisemblablement trop ténu pour Alain Lepécheur. Il pose une fesse sur mon bureau, se penche vers moi, susurre avec un air gourmand : « La première s’appelait Martine… » A ce moment-là, le téléphone sonne. Je regarde mon collègue avec une grimace d’excuse et décroche. Il semble déçu, mais en prend son parti. En sortant, il m’adresse des signes de la main auxquels je ne comprends rien. Ou que je refuse de comprendre.

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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 12:03

ardecheMi-juillet, je pars en vacances. En Ardèche. Hormis la vision fortuite, il y a bien longtemps, d'une ou deux cartes postales aux couleurs passées, j'ignore tout de cette région. Peu importe, là ou ailleurs, ça ne change rien à l'affaire.
Par flemmardise, je me suis greffé sur le séjour d'un couple de connaissances attiré par la perspective d’un partage des frais de location.
Une fois sur les lieux, il m'est difficile de comprendre la mystérieuse attraction qu'exerce cette région sur le touriste lambda. La chaleur y est étouffante, les cours d'eau réduits à leur plus simple expression, et les montagnes bien trop basses pour s’imaginer, une fois atteint leur sommet, avoir accompli une quelconque prouesse.
Un point positif, cependant : on peut marcher des kilomètres sans croiser quiconque. Deux endroits hautement stratégiques sont réellement fréquentés : le centre-ville, suréquipé en cafés et marchands de poteries, et le bord de l'eau — celui accessible aux voitures — que certains appellent poussivement « la plage ».
Encore que le terme « fréquenter » semble ici un peu abusif. Sur la totalité d'un après-midi, on ne croise en tout et pour tout qu'une trentaine d'individus. Ce n’est pas la promenade des Anglais.
Pour le coup, moi qui éprouve une certaine jouissance à voir les gens défiler devant moi, je suis déçu.
Beaucoup de familles, en fait. La mère, encore jeune, mais abîmée par les grossesses, ne fera plus jamais rêver personne. Le père, malingre, velu, informe, traîne ses tongs sur les cailloux en portant le cabas, le parasol et la glacière. Barbouillés de crème solaire, casquette vissée sur le crâne, les enfants suivent en riant. Un rien les amuse d’ailleurs, et ils vont passer leur temps à barboter, ou à jeter des cailloux plus gros qu'eux dans l'eau saumâtre qui s'écoule à leurs pieds.
De temps à autre, dans un sursaut éducatif, chacun s’épuise, sous le haut commandement du père, à chercher des fossiles disgracieux dont la région est particulièrement prodigue. Une fois le seau rempli, bien embarrassé, on finira par les jeter à l'eau, prétextant qu'ils ne sont pas assez beaux pour la collection.
Ce genre de scène se reproduit chaque jour. Les personnes changent, les actes sont identiques. À observer, ça devient vite déprimant. C'est donc pour ça qu'ils ont attendu durant onze mois ?
Dans le fond, je trouve que je m’en tire pas mal. Pas de déception, aucune amertume, je suis serein : moi, je n'ai rien attendu du tout.
Les vacances, je m'en fous un peu.

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 14:02

J'ai horreur d'être en retard. En temps normal, cela confine à la manie, mais là, cela m’apparaît comme un impératif absolu. Pourtant, le trafic de ce vendredi soir a eu raison de moi et de mes principes : il est 21 h 05 lorsque je sors du parking où j'ai dû finalement me résoudre à garer ma voiture. Cinq minutes de retard, je ne peux faire autrement que de lui téléphoner. Je tombe sur le répondeur de son portable. La voix est agréable, mais le texte est purement informatif : « je ne suis pas disponible pour l'instant, veuillez laisser un message après le bip sonore... ».
Qu'est-ce que je fais là ? Il fait nuit et la pluie tombe sans discontinuer depuis le début de l'après-midi. Je serais tellement mieux chez moi.
Nous avons débuté notre correspondance il y a à peine quinze jours. Déjà ce ton distant, professionnel. Elle avait lu mon annonce sur le site, et désirait en savoir plus sur moi. La photo qu'elle avait aussitôt envoyée m'avait décidé à répondre. Une belle photo, en noir et blanc, assez travaillée.
Rapidement elle avait émis le voeu de me rencontrer. Partant du principe qu’il était préférable d’affronter une déception plutôt que de rester dans l’ignorance, j’acceptais.
De dos, je la reconnais aussitôt. Elle m’avait précisé dans son dernier mail qu’elle « portait toujours un long manteau noir à cette période de l’année ». Je me souviens m’être demandé s’il s’agissait là d’une simple coquetterie vestimentaire dictée par la saison, ou s’il fallait y voir les prémices d’un ensemble de règles strictes qui régissaient son existence de façon implacable.
Je lui touche l’épaule avec précaution et mon cœur s’emballe : le premier regard, et les quelques secondes qui suivent déterminent une relation, j’en suis convaincu.[...]


 Le phénomène des rencontres sur Internet, confidentiel à ses débuts, n’a cessé au fil des années de prendre de l’importance, réduisant peu à peu à néant le marché traditionnel des petites annonces dans les journaux et autres agences matrimoniales.
La forte charge fantasmatique investie naturellement dans ce genre de relation n'est probablement pas étrangère au succès de l'affaire. Cela peut cependant s’avérer particulièrement désastreux lorsque le temps est venu pour chacun de se retrouver sur le terrain tristement balisé des contingences matérielles.
Pourtant cela ne décourage pas l’internaute, volontiers récidiviste en ce domaine, et qui passe ainsi sont temps, tel le papillon de nuit, à naviguer d’une lueur à l’autre dans la plus totale incohérence.
Ceux qui remplissent les sites de rencontres de leurs appels désespérés sont sensiblement les mêmes qui hantent les boîtes de nuit, seuls, un verre de whisky coca à moitié vide à la main vers quatre heures du matin. Les laissés pour compte du sentiment, les éclopés de la romance, les abstinents au long cours.
Grâce à Internet, naît en eux l’espoir d’être aimés pour ce qu'ils sont (des êtres sensibles, sentimentaux, volontiers romantiques) et non pour ce qu'ils paraissent être (de petites choses insipides).
Persuadés que tôt ou tard, leur beauté intérieure finira par s'imposer comme une évidence à l'être convoité, ils s'autorisent quelques libertés avec la réalité : âge tronqué, photo retouchée, niveau d'étude gonflé, patrimoine surévalué.
Ils se disent qu'il sera bien temps, une fois l’être convoité pris dans les mailles resserrées de leur charme enfin dévoilé, de révéler en toute franchise leurs petits arrangements avec la vérité. Puis ils plaideront non coupables, au nom de l'amour.
Bien sûr, les choses ne se passent pas comme ça.


 [...] Elle se retourne. Je me force à rire. Pourtant il n'y a rien de drôle, mais je n'ai pas trouvé mieux comme entrée en matière.
- Bonsoir…
Sa bouche s'ouvre, et une voix bizarre, assimilable aux sons qu'émet Daffy Duck dans les dessins animés de
la Warner, s'échappe alors.
- Ça fait longtemps que tu attends ?
- Non, je viens juste d'arriver, heureusement parce qu'il ne fait pas chaud, hein ?
Je ris. C'est terrible, lorsqu'elle parle, sa bouche se tord curieusement, comme si l'hameçon d'un pêcheur invisible tirait sur sa lèvre supérieure.
Nous nous rendons dans un restaurant à quelques pas de là. Elle enlève son manteau, et je m'aperçois que le bas de son pull, assez épais, est glissé dans son pantalon. Ça lui donne l’air disgracieux et empoté d’un nounours en peluche.
Elle est plutôt gentille, et la soirée se passe agréablement. Parfois s’installent des plages de silences qui paraissent
interminables. Je joue avec la salière, elle observe la décoration de la salle. Puis nous finissons par rire de notre embarras.
Elle me parle de ses parents, qui ont divorcé lorsqu’elle avait quatre ans. Elle me raconte ses vacances avec son père. Elle n’a pas beaucoup vécu.
Vers minuit, je la raccompagne. Je prends le périphérique et je mets la radio pour fuir le silence.
Je la dépose devant chez elle. On se dit à bientôt, peut-être.

En rentrant le soir, je lui écris aussitôt un mail: « je suis désolé, mais je crois que tu es beaucoup trop jeune pour moi ».

 

 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 11:51

 

piscine_.jpgSamedi après-midi, je suis allé à la piscine municipale.
Les vestiaires sentent la javel et l’on doit mettre une pièce d’un euro dans la fente pour pouvoir déposer ses affaires dans un casier. Je n’ai aucune idée d’où provient ce slip de bain noir échancré, je sais seulement que je suis un peu ridicule ainsi affublé. On voit mes fesses, les poils qui sont dessus, et très peu le sexe, toujours renfrogné dans ce genre de situation. Je rentre mon ventre, croise mes bras sur ma poitrine pour cacher la pilosité qui l’envahit. C’est fatigant et finalement pas très naturel, mais je m’acharne à conserver cette posture absconse.

Avant d’accéder aux bassins, on doit passer sous la douche. Trois adolescents s’y trouvent, qui s’amusent à s’arroser en poussant de grands cris. L’absurdité de la situation me choque mais je m’abstiens d’en faire la remarque à voix haute. Les jeunes d’aujourd’hui sont si susceptibles. Après avoir gravi quelques escaliers battus par les vents, j’atteins enfin les bassins. Il y a beaucoup de monde et les milliers de cris qui s’échappent des milliers de gosiers d’enfants virevoltants et sautant se répercutent sur les hautes poutres de la structure métallique. Quelques surveillants de baignades, disposés ça et là, observent d’un œil compassé toute cette agitation humide. La plupart d’entre eux, bien que relativement jeunes,  ont un ventre proéminent, des bras flasques et tombant. On se demande par quel miracle ils ont pu obtenir un jour leur diplôme, ni même effectuer une longueur de bassin sans couler comme des pierres.
Mon objectif est avant tout de faire un peu de sport : sans plus attendre, j’entreprends de m’introduire dans l’eau, mais imaginant – à raison – qu’elle doit être très froide, j’utilise le marche-pied, comme une petite vieille. J’ai un peu honte, je ne suis pas si âgé. Une fois immergé jusqu’au cou, je réalise que mon maillot de bain représente un réel problème : l’élastique est considérablement distendu et le moindre mouvement de jambes menace de découvrir, au moins partiellement, mes attributs génitaux. J’entreprends donc ma première longueur avec un peu d’appréhension. Malgré un flottement évident au niveau du maintien, le vêtement reste à peu près en place et je finis contre toute attente par me détendre.
Autour du bassin, des adolescents, filles et garçons, s’amusent. Les jeux n’ont pas beaucoup évolué depuis mon enfance et l’occupation maîtresse reste encore le poussé de fille : on affiche un air dégagé puis sans crier gare on exécute un pas en retrait, on pose ses mains dans le dos de la fille et l’on pousse. En général, elle crie comme si elle avait vraiment peur, et les garçons rient à s’en tenir les côtes, comme si tout cela relevait de la plus parfaite improvisation. Tel celui d’un laconique dromadaire, le regard des maîtres nageurs passe sur ces entorses au règlement sans s’y arrêter.
Au bout de trois longueurs, je finis par repérer un jeune couple dont l’attitude se démarque de l’agitation ambiante. Lui doit avoir 15 ans, cheveux bouclés, visage miraculeusement épargné par l’acné, corps imberbe de dieu grec. Elle, a du mal à contenir ses formes généreuses dans un maillot deux pièces à fleurs désuet. Lui parle, un sourire idiot accroché à ses lèvres ; elle, boit ses paroles avec un ravissement perceptible. De ma place, je suis dans l’incapacité d’entendre ce qui se dit. Je suis cependant convaincu qu’il s’agit de fadaises. Je n’ai jamais compris pourquoi les jeunes filles étaient prioritairement séduites par des imbéciles. A cet âge, bien sûr, cela sautait aux yeux, mais le phénomène s’étendait à tous les stades de la vie : les femmes affectionnaient les crétins, quitte à s’en mordre les doigts le restant de leur existence. Et je ne dis pas ça parce que je suis, pour le moment, seul. Il ne s’agit en aucun cas d’une manifestation d’aigreur de ma part. Non, plutôt une évidence qui s’est imposée à moi depuis l’époque des cours de récréation.
J’ai retrouvé le couple à la longueur suivante. Ils s’étaient levés et regardaient l’eau sans dire un mot, comme hypnotisés. Puis le garçon a subitement reculé et a poussé la fille dans l’eau.
Je commençais à sentir la fatigue et je suis sorti. La piscine dispose, à l’extérieur, d’un endroit qu’on a un peu abusivement dénommé « solarium » et qui consiste en une dalle de béton de
100 mètres carrés encadrée d’une maigre bande de pelouse anémiée. Évidemment, l’herbe est prise d’assaut, je m’installe donc à même le sol, dans l’espoir de prendre quelque couleur. J’observe mes voisins, essentiellement des mères de famille entre deux âges, entourées comme de gros coffres-forts mous par le rempart de leur progéniture hurlante.
Un couple vient s’asseoir à quelques mètres de moi. Lui porte un catogan épais comme une queue de rat, elle des tatouages à la gloire d’obscures divinités (il y a néanmoins une inscription - « A mon homme pour la vie » - dont j’entrevois le sens). Entre eux, la conversation est animée. Ils en ont après les enfants qui jouent au ballon – je crois comprendre que l’homme au catogan en a reçu un dans le visage il y a quelques minutes et qu’il n’a pas encore digéré l’événement. La femme martèle d’un ton irrité qu’ils pourraient tout de même jouer autre part. L’homme acquiesce, l’air dégoutté. Visiblement, ils n’ont pas d’enfants.
Là-bas, un petit garçon saigne du genou sous le regard aveugle d’un maître nageur obèse.

 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 11:48

Je traverse actuellement une période d’abattement, imputable en partie à ce moment du mois d’août où la banlieue se met à ressembler à la province. Sur une journée, une dizaine de personnes tout au plus passe devant ma fenêtre. Des gens âgés, principalement, trop fatigués ou trop pauvres pour se rendre sur un quelconque lieu de vacances.
Je n’ai aucune envie de travailler. Pour quoi faire ? Rien ne presse. Non pas qu’en temps normal mon ardeur au travail soit particulièrement développée. Mais là, il faut bien reconnaître que rien n’incite à l’action. Aucune pression physique ou morale. Aucune motivation supérieure non plus, comme sublimer ma présence sur terre par le biais d’une activité salariée, ou susciter l’admiration de mes semblables en mettant les bouchées doubles, alors qu’eux continuent à ne rien faire de la journée.
Pour tromper l’ennui, je rends de fréquentes visites à mes collègues de bureau, que je retrouve la plupart du temps assises, sans aucun dossier devant elles pour donner l’illusion d’un minimum d’activité, même sommaire. En ces temps de vacance plus ou moins forcée, les masques tombent. Elles regardent leurs mains ou le plafond, expirent bruyamment, échangent parfois quelques paroles vides d’a propos, entrecoupées de longs silences introspectifs. On se croirait dans une salle d’attente, dépourvue cependant des Paris match fatigués qui en font habituellement le charme. Parfois, pour mettre un peu d’animation, je propose de réchauffer au micro-ondes le reste de café qui stagne dans la cafetière. La plupart du temps, j’essuie un refus poli. Je retourne alors dans mon bureau, puis je me ronge les ongles en attendant l’heure.

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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 23:57

 

Bois-VincennesLes sites pornographiques gratuits ne proposent que des photos tristement identiques, mettant en scène des filles blondes décolorées et des jeunes mâles épilés, au visage inexpressif. Très vite, l’imagination tourne en circuit fermé et le besoin d’une relation sexuelle incarnée se fait de plus en plus pressant.
J’opte pour le bois de Vincennes et ses estafettes sagement alignées les unes derrière les autres, le long des terrains de foot. L’endroit a quelque chose de rassurant. Est-ce la proximité des sportifs et leur image de saine robustesse, tellement éloignée de toute turpitude à caractère sexuel ? Ou la présence, parmi les véhicules, de fourgonnettes désaffectées des PTT ? Je ne saurais le dire précisément.
Je garde toutefois mon sang-froid, et décide, dans un premier temps, de me rendre sur les lieux en simple observateur.
Les fourgonnettes sont exclusivement occupées par de jeunes femmes Noires, en soutien-gorge immaculé qui tranche sur leur peau sombre. De petites loupiottes sont disposées sur le tableau de bord, afin que le client puisse juger de la
marchandise.
De fait, une file ininterrompue de voitures passe dans l’allée à faible allure. Parfois, une vitre se baisse, on se renseigne sur les tarifs. Même dans ce domaine, les gens sont près de leurs sous.
Un type en jogging avachi descend de son véhicule, une Renault Espace bleu métallisé. Il n’est plus tout jeune, et son crâne dégarni luit sous la lumière des réverbères. Il tape à la vitre d’une camionnette ; aussitôt la porte coulissante s’ouvre. Il grimpe à l’intérieur sans hésitation. Un habitué… L’excitation monte peu à peu.
Bêtement, je m’attends à voir le camion amorcer un mouvement de haut en bas, au moins léger. Rien de tout ça. Dix minutes se passent, l’homme sort. C’est visiblement fini.
Aucune expression de satisfaction sur son visage, rien qui ne laisse deviner les instants de bonheur qu’il vient de passer.
Je suis en train de me dire qu’une nouvelle fois je me montre bien naïf lorsqu’un coup violent retentit sur le toit de ma voiture. Un grand Noir, l’air excité, apparaît à côté de ma portière. « Tu veux quoi ? Qu’est-ce que tu veux ? » Il frappe à nouveau, cette fois sur le capot. Je prends peur et démarre sans plus attendre.
Je fais craquer la boîte de vitesse, mon cœur est sur le point d’exploser.
En rentrant chez moi, j’allume l’ordinateur. Baigné par le doux halo de l’écran, je retrouve enfin mon calme.

 

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Carte D'identité

  • Aloysius Chabossot

Avertissement

Les textes qui suivent proposent au lecteur d’entrer de plain-pied dans le cerveau méandreux d’un aquoiboniste. La diversité des sujets abordés peut donner dans un premier temps une impression de confusion peu compatible avec l’élaboration d’une pensée construite et ordonnée, et l’on pourra par moments se sentir comme un naufragé embarqué sur une frêle esquive, perdu au milieu d’une purée de pois. Cependant, au fil des pages, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts : car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes admirablement ciselées d’une pensée homogène et novatrice : l’aquoibonisme. Il faudra pour cela parfois ramer un peu.

Qu'est-Ce Que L'aquoibonisme ?