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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 11:54

antJ’ai eu une période mystique entre onze et douze ans, durant laquelle je me suis mis à croire en Dieu, avec application. Pour être honnête, ce brusque accès de religiosité n’était pas entièrement dénué d’arrière-pensées. Je faisais cependant de mon mieux pour qu’elles n’atteignent pas un niveau de conscience trop élevé qui m’aurait trahi sur le champ. Car Celui qui habitait les Cieux voyait tout, entendait tout, lisait toutes mes pensées, même les plus secrètes, et d’après ce que l’on m’avait dit, il n’aimait pas trop les petits malins.

L’idée m’était venue un soir, alors que je me retournais dans mon lit en pensant à la mort comme cela m’arrivait très régulièrement. Il n’y avait d’évidence aucun moyen d’échapper à cette fin absurde et la perspective de ne plus exister me plongeait dans un bain d’effroi indescriptible. J’essayai très fort de penser à autre chose, mais régulièrement ma volonté échappait à mon contrôle et je me retrouvais sans le vouloir dans un exercice de simulation du néant qui me donnait envie de hurler.

Il était décidemment inconcevable pour moi de me retrouver dans le noir, sans penser à rien, pendant une succession sans fin de millénaires (c’était du moins ma représentation de la mort. Elle n’a guère évolué).

C’est alors que Dieu me traversa l’esprit. Ce qu’il proposait, le royaume des cieux, la vie éternelle, le paradis, toutes ces choses sur lesquelles je n’avais jamais pris le temps de m’appesantir, prenait soudainement, face à l’angoisse du néant à venir, un relief intéressant. Bien sûr, il n’y avait aucune certitude que cela fonctionne, mais dans le doute et à défaut d’autres alternatives, cela valait peut-être le coup d’essayer. Certes, l’idée de se retrouver dans les nuages en aube avec des entités probablement gentilles, pleines d’amour mais manquant terriblement de fantaisie n’avait rien de très engageant de prime abord. C’était toutefois mieux que rien du tout, et puis je me disais qu’une fois sur place, il serait bien temps d’aviser.

D’après ce que j’en savais, les Portes du Royaume des Cieux ne s’ouvraient pas pour n’importe qui, encore fallait-il en être digne en adoptant, toute sa vie durant, un comportement susceptible de plaire aux hautes instances décisionnaires. Etant encore jeune, les possibilités d’être un bon croyant et de répandre le bien autour de moi étaient limitées, comparées à celles d’une grande personne, qui pouvait par exemple donner de l’argent aux pauvres ou à différentes associations humanitaires. Il me fallait en conséquence adapter mes moyens à mes ambitions.

Je décidai donc de me consacrer au bien-être des animaux qu’il m’était donné de côtoyer. Ainsi je cessai du jour au lendemain d’envoyer mon chat dans les airs afin de vérifier une fois de plus s’il retombait bien sur ses pattes, et je portais une attention toute particulière à l’endroit où se posaient mes pieds lorsque je marchais dans l’herbe, pour ne pas écraser une des créatures du bon Dieu qui pullulaient en ces lieux. Cela m’apparaissait comme une base sinon suffisante, du moins solide, supposé démontrer à Qui de droit ma bonne volonté.

Cette crise a duré un an, période durant laquelle je me surprenais à observer une fourmi, voire une araignée avec dans le regard une lueur de tendresse compassée, alors qu’en temps normal, je les aurais impitoyablement écrasées, juste pour rire. L’objectif était cependant atteint : ma peur de la mort s’était volatilisée, et j’en rendais, bien évidemment, grâce à Dieu.

Un jour toutefois, il m’est apparu qu’il n’était décemment plus possible de marcher sur le gazon en chaussette avec un air concentré, surtout depuis que je m’étais inscrit au club de football de la ville. J’abandonnais donc peu à peu mes précautions et m’enfonçais dans une insouciance coupable jusqu’au moment où, brusquement, mes angoisses nocturnes réapparurent. Je tentai donc d’appliquer la même méthode, étendant même pour l‘occasion mon champ d’action aux végétaux. En vain. J’avais de toute évidence grandi entre temps, et l’existence de Dieu m’apparaissait alors encore plus absurde que la mort elle-même.

Depuis, lorsque le soir l’idée de la mort vient me hanter, j’allume la lumière et j’attends que ça passe.

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 15:52

entransi.jpgJe n’ai vu qu’un seul mort de ma vie, je veux dire un vrai mort, qui est là devant nous et que l’on peut toucher, à supposer que cette envie nous prenne. C’était en 1972, il s’agissait de mon grand-père.

Je l’aimais bien, comme on peut aimer une vieille personne toute ridée quand on a dix ans. Lui était un peu particulier : depuis son attaque il avait d’énormes difficultés à parler, ce qui ne l’empêchait pas d’essayer. En pure perte, personne ne comprenait.

Alors les gens disaient « Mais oui, grand-père, bien sûr » et ils tournaient vers ma grand-mère un regard qui en disait long, du genre ça doit pas être facile tous les jours. Alors le vieux soufflait un grand coup, baissait la tête, et puis on l’oubliait jusqu'à la prochaine tentative. Physiquement, il n’avait plus droit à la parole. Moi, en tant qu’enfant, je n’y avais pas droit non plus, mais il s’agissait plus d’une mesure préventive : les enfants ne disent que des bêtises. Du coup, dans les réunions familiales, on était les deux grands muets. On expédiait notre cas à l’apéritif : quelques questions sur la santé de l’un, sur le travail à l’école pour l’autre. Pour le vieux, c’est ma grand-mère qui répondait. Pour moi, c’était ma mère. On passait vite à autre chose.

Et puis il est mort. Quand mes parents ont appris la nouvelle, on a fait les valises en catastrophe, et ma mère a écrit un mot pour la maîtresse : j’allais manquer trois jours d’école. Pour mon premier contact avec la mort, ça aurait pu commencer pire.

Les vieilles du quartier étaient là, tout habillées de noir, des vétements qui à l’évidence avait déjà pas mal servi.

Ils l’avaient installé sur un petit lit, dans la salle à manger, les mains bien jointes sur l’estomac, un bandeau de tissus blanc qui, en lui encerclant le visage, lui conférait un petit air d’œuf de Pâques. C’était donc ça, la mort ?

Plus les gens présents avaient l’air vieux, plus ils semblaient abattus, même ceux qui ne l’avaient pas beaucoup connu. Moi qui étais juste un peu triste, mais pas trop, j’en ai  conclu que c’était probablement la peur qui les défigurait.

Ils s’imaginaient déjà à la place du grand-père, les joues creuses, blancs comme du lait, et ça leur fichait des suées d’anticipation. On n’est pas toujours très charitable quand on est petit : après tout, ils avaient peut-être vraiment de la peine. Ou alors la peine et la trouille, tout ça mélangé. Toujours est-il que les deux bouteilles de rouge posées sur la table se vidaient à vue d’œil.

Plus le temps passait, plus le grand-père semblait livide, à côté de tous ces visages rougeauds qui brillaient sous les larmes comme des pommes d’amour.

Après, on est allé à l’église, et pour une fois, la messe n’a pas duré trop longtemps. Je n’ai pas vraiment écouté ce que disait le curé, je pensais plutôt au grand-père : où était-il à ce moment précis ?

Selon ma mère, il était là-haut, et il nous regardait. Moi je n’étais pas vraiment convaincu : même quand il avait ses jambes, je n’avais jamais vu le grand-père se rendre à la messe.

La dernière étape était le cimetière, et il a fallu marcher plus de deux kilomètres, parce qu’il était à la sortie du village. Le cortège avançait à pas lent, et sur notre passage, les gens se découvraient. C’était un peu ridicule, et j’avais envie de rire ; jamais je n'avais marché aussi lentement de ma vie.

Le moment le plus impressionnant, c’est quand on descend le cercueil dans le trou. Les quatre types chargés de la tâche avaient l’air de connaître leur métier : la bière, soutenue par deux cordes, a lentement disparu dans la terre, bien horizontale. Je me suis penché pour voir comment c’était profond. Aussitôt, j’eu le droit à une série de regards réprobateurs. Visiblement, ça ne se faisait pas.

Ensuite, chacun a jeté une poignée de terre sur le cercueil, puis agité le goupillon plein d’encens. Je trouvais ça cocasse, vu que ma mère appelait le truc pour racler les wc quand on vient de faire la grosse commission : le goupillon.

Sauf que là, ma mère, ça ne la faisait pas rire, cette histoire. Normal, c’était son père. Moi mon père, il était encore là, debout, ne sachant pas quoi faire de ses mains. C’était pas vraiment sa famille, et puis les enterrements, il avait déjà donné, il devait être un peu habitué.

Quand on est revenu le lendemain, ils avaient bouché le trou avec de la terre.

Cette fois, c’était sûr : je ne reverrais jamais plus mon grand-père.

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 14:09

 

march-amoureux.jpegIl y en a trois.
 

1) Le « main dans la main » : c’est la figure la plus pratique. Son extrême souplesse d’utilisation lui permet de trouver sa place aussi bien dans la rue qu’en forêt, dans un parc ou sur un chemin escarpé. Malgré une surface de contact restreinte, elle offre néanmoins une remarquable palette d’expressions et de ressentis qui passe par la pression exercée, la moiteur des paumes, le style de la prise : par le bout des doigts, délicate, à pleine phalange, plus franche.


2) Le bras de l’homme entoure les épaules de la femme tandis que le bras de la femme entoure la taille de l’homme. (Le contraire est possible et même conseillé lorsque la femme est plus grande que l’homme).
A noter toutefois dans les effets indésirables que cette figure nécessite un rythme de déambulation quasi militaire pour éviter les effets de « gondole » : À l’observation, le visage du partenaire ne cesse de monter et de descendre, ce qui peut à la longue entraîner une légère nausée. Le teint verdâtre qui ne manquera pas alors d’envahir votre visage risque d’immiscer certains doutes dans l’esprit de l’être aimé quant à la sincérité de vos sentiments, tout comme sur votre enthousiasme si bruyamment manifesté quelques minutes plus tôt à l’idée d’aller faire une promende.

Par ailleurs, la position « fusionnelle » que cette figure implique exclut tout changement de direction brusque en cours de promenade. Si par malchance cela arrive, l’effet s’avère souvent désastreux (en raison de la forte charge symbolique qui en découle forcément).


3) Le bras de l’homme traverse en diagonale le dos de la femme, le coude légèrement cassé tandis que sa main se pose délicatement sur sa fesse externe. La femme procède au même positionnement, en « miroir ». Tout aussi fusionnelle que la précédente, elle se distingue néanmoins par une incontestable connotation érotique, qu’il est toutefois possible d’atténuer en glissant négligemment la main dans la poche arrière du partenaire (s’il porte un pantalon). Chez certaines femmes, cette privauté pourra être considérée comme un manque de savoir-vivre manifesté à leur égard.


La quatrième figure, qui consisterait à ce qu’un bras de chaque protagoniste entoure les épaules de l’autre est totalement proscrite puisqu’exclusivement réservée aux personnes se trouvant dans un état d’ébriété avancé.

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 16:18

amoureux.jpgLes amoureux dans la rue sont seuls au monde. Ils s’embrassent avec fougue, les yeux clos, en ignorant la vie qui grouille autour d’eux.
Les observer, même du coin de l’œil, est un spectacle qui n’a rien de très engageant. Sans compter que parfois, cette irrépressible envie d’échanger leur salive leur vient d’un coup ; alors ils s’arrêtent tout net, et on manque de trébucher sur eux.
De temps à autre, ils s’échangent de petits mots, très courts, que personne n’entend. Pas bien dur à deviner, ce qu’ils se racontent… Puis ils referment les yeux, et recommencent, comme si le trottoir était un gigantesque lit construit dans le seul but de célébrer la magnificence de leur amour.
Comparés à ceux que l’on trouve sur les écrans de cinéma, les amoureux des rues sont rarement beaux, le plus souvent quelconques. Lorsqu’ils sont un peu gras, leurs baisers provoquent l’apparition de bourrelets de chair sous le menton, que bien heureusement seul un regard extérieur à la scène serait en mesure d’apprécier. Les choses sont parfois bien faites.
J’observais un couple, aujourd’hui. Le garçon était de dos, et derrière son épaule j’apercevais la fille, les paupières scellées par l’extase tandis que ses mains pétrissaient la nuque de son amoureux, et que son visage tournait imperceptiblement de droite et de gauche, sans doute pour décupler les sensations du baiser. Lorsqu’elle s’est décollée, son menton était tout rouge, irrité par la barbe naissante du garçon. Cela devait être douloureux. Pourtant ils reprirent leur marche en se tenant par la main et en riant.
L’amour est un anesthésiant local.

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 15:18

station-montagne.jpgJe suis à la montagne. C’est le dernier jour des vacances d'été, et il n’y a pas grand-chose à faire. Je descends à la station pour acheter le journal. En sortant, j’aperçois le tourniquet à carte postale.
Et si j’écrivais pour donner de mes nouvelles ? Oui, mais à qui ?
À côté de moi, il y a des touristes belges. Rougeoyant sous leur bob, on dirait des abat-jour. Pour eux, visiblement, la question ne se pose pas : tout le monde aura droit aux affectueuses pensées : tante Yvette, papi Henri, mémé Jacqueline et même ce grand con de Bertrand, finalement plus bête que méchant
Pour tata Yvette, qui aime tant les animaux mais qui apprécie également beaucoup les documentaires avec de beaux paysages, ils hésitent entre une photo de chatons qu’on a placée de force dans un panier d’osier ou alors une vue aérienne de la station. C’est marrant, fait remarquer la fille, on dirait des HLM, vu comme ça… Elle n’a pas tort. Afin demettre un terme au débat, le père tranche en faveur de la vue aérienne, arguant du fait que durant leur séjour, ils avaient bien vu des montagnes, mais aucun chaton.

Je laisse les Belges de côté et je me concentre sur mon cas. Je peux en envoyer une à mon travail, à la limite. Au moins, ça fait toujours plaisir à Sylviane : dès qu’elle en reçoit une, elle l’accroche sur le grand tableau en liège, au-dessus de son ordinateur. Sauf s’il s’agit d’un employé  que, pour des raison le plus souvent obscures, elle n’apprécie pas. Dans ce cas, après avoir en avoir observé succinctement le recto et le verso avec un sourire narquois, elle la jette à la corbeille sans aucun ménagement.
C’est d’ailleurs un excellent moyen d’évaluer sa côte de popularité dans le service, car si Sylviane n’aime pas quelqu’un, tout le monde adhère à son opinion sans se poser plus de questions.
J’ai envoyé une seule carte postale, il y a trois ans, la recette du far breton. Elle est toujours accrochée au tableau. Tout va bien.
Ça fait bien dix minutes que je suis devant le tourniquet, et le tenancier de la boutique commence à s’alarmer, ses petits yeux inquisiteurs se fixent à plusieurs reprises sur moi tandis qu’il rend la monnaie aux clients. Il a sans doute peur que je parte avec le tourniquet.

Finalement, je n’achète rien. Si on me demande, je dirais que je n’ai pas eu le temps d’écrire.

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 16:14

Cimetiere_americain-copie-1.jpgJ’ai dix ans et on est en novembre, dans un cimetière américain battu par le vent. De part et d’autre de l’allée principale, des croix blanches, alignées comme pour un défilé, et une dizaine de mètres devant moi, mes parents, absorbés dans la visite d’un lieu où il n’y a, somme toute, rien à visiter. Le long du chemin sont disposées des bottes de lavande qui offrent, après le vert de l’herbe et le blanc des croix, une troisième couleur au paysage. Dans la mesure où il n’y a rien de mieux à faire pour s’occuper, je cueille quelques brins que je porte à mon nez. Je ne sens pas grand-chose ; je renifle plus fort.
Je me fige.
Quelque temps auparavant, ma mère m’a appris une chose extraordinaire et inquiétante sur le fonctionnement du corps humain : les canaux du nez sont en contact direct avec le cerveau, de sorte que si, par inadvertance, on inhale un quelconque corps étranger, il ira se ficher directement dans l’un des hémisphères, ce qui entraînera une mort aussi effroyable qu’instantanée.
J’ai très distinctement senti un grain de lavande pénétrer dans mon nez, caracoler le long de la paroi pour se perdre là-haut, quelque part… Je souffle par les narines, de toutes mes forces décuplées par l’affolement et l’idée de ma fin imminente, mais rien ne sort.
Mourir dans un cimetière, alors que je n’ai pas encore vraiment commencé à vivre, quelle ironique injustice. Et le fait que le cimetière soit américain ajoute curieusement une dimension supplémentaire à l’absurdité de la situation.
Mes parents s’éloignent dans le chemin, mais je n’ose pas les appeler, leur crier dans un dernier souffle que leur fils va mourir là, devant eux, sans que rien ni personne ne puisse contrecarrer la marche du destin et la progression du grain de lavande mortifère.
Les jambes tremblantes, le souffle court, j’attends tout simplement la mort.
Pourtant les minutes passent et je suis toujours là. Ma mère m’aurait-elle menti ? Ou est-ce que le grain n’aurait pas encore tout à fait terminé sa course funeste ? Je penche plutôt pour la deuxième solution. Je décide dorénavant de respirer par la bouche, il en va de ma survie. J’ai conscience qu’à partir de cet instant précis, la moindre erreur respiratoire peut m’être fatale.
J’apprendrai quelques temps plus tard que l’on trouve, judicieusement située entre le nez et le cerveau, la fosse nasale qui a pour fonction, entre autres choses, de filtrer les impuretés inhalées.
C’est à la même époque que j’ai commencé à soumettre les affirmations de ma mère (comme par exemple : « Si tu fais encore pipi à côté des wc, ton zizi va tomber par terre ») à l’implacable épreuve du doute cartésien.

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 14:13

salle_informatique.jpgIl m’arrive parfois – lorsque j’y suis contraint- de participer à un stage de formation. C’est une épreuve que je redoute toujours un peu. Le contenu n’est pas en cause, il s’agit la plupart du temps de maîtriser en quelques jours des applications informatiques complexes conçues par des personnes qu’on imagine complètement déconnectées de la réalité.
Le formateur, qui n’a rien à voir avec le concepteur, est chargé, entre autres, de nous démontrer à quel point notre vie professionnelle était dénuée de sens avant de connaître ledit logiciel.
En cela, il est assez comparable au vendeur de chez Darty : Il arbore le sourire supérieur du type qui détient le savoir technique, et truffe ses interventions de termes abscons glanés dans ses cours de BTS Informatique et Bureautique, censés réduire au silence tout questionnement de stagiaire angoissé (le stagiaire angoissé se présente la plupart du temps sous les traits d’une dame entre deux âges, permanentée et maquillée comme pour un mariage, et qui déclare d’une voix suffisamment haute pour être entendue de tous qu’« elle n’a jamais rien compris à l’informatique, et que c’est pas à son âge qu’elle va s’y mettre » Déclaration d’intention peu suivie d’effet, puisque le stagiaire angoissé va passer la moitié de ses journées à poser des questions sur des sujets abordés quelques instants plus tôt, l’autre moitié étant consacrée au harcèlement des autres stagiaires).

 

Une fois ces données admises et intégrées, il n’y a pas vraiment de raison de s’en faire : le stage ira à son terme. Au bout du troisième jour, la stagiaire angoissée aura peut-être une crise de larmes irrépressible, mais ça n’ira pas plus loin, et chacun repartira, fort de nouvelles connaissances acquises (avant d’apprendre que finalement, la direction a décidé de ne pas mettre en place le fameux logiciel, vu qu’il en existe un beaucoup plus performant qui vient de sortir aux États-Unis).

L’épreuve pour moi ne se situe pas dans la partie « apprentissage » du stage, mais plutôt dans ses à-côtés, et concerne plus précisément le moment du repas.
Le premier jour, lorsque le formateur annonce en se frottant les mains qu’il est grand temps de passer à table, un malaise soudain s’empare de moi.
En général, tout se passe au sous-sol, dans le « restaurant d’entreprise » : un endroit cossu mais hélas trop souvent surdimensionné, agrémenté de plantes vertes et de petites cloisons amovibles en plastique blanc, pour l’intimité.
D’abord, on fait la queue pour accéder au « self ». Jusque-là tout va bien, je regarde devant moi et pense à autre chose tout en observant, faute de mieux, le col de chemise immaculé d’un cadre en quête de savoir informatique.
C’est ensuite que ça se gâte vraiment.

 

Le formateur nous attend, le plateau à la main, et nous indique la table, là-bas, où tous les stagiaires vont se regrouper pour deviser dans une ambiance conviviale et détendue. Je ne sais pas pourquoi, mais les gens avec un plateau-repas entre les mains diffusent une impression de trivialité difficilement supportable. Le mélange travail/fonction organique de base me semble incompatible et vaguement ridicule. Comme si le formateur, pendant son cours, se brossait les dents devant nous.
Les gens arrivent à la table au compte-gouttes, s’installent aux places laissées vacantes. Chacun observe son plateau, dispose ses couverts ou grignote une rondelle de pain pour se donner une contenance. J’en profite pour observer le mode nutritionnel de mes plus proches voisins. Certains ont garni leur petite assiette d’entrée de telle sorte que les céleris rémoulade forment une mini montagne à l’équilibre précaire. D’autres ont pris une pizza. Ceux-là sont des épicuriens, qui se contrefichent des messages prophylactiques du ministère de la santé du genre « Mangez 5 fruits et légumes par jour », et qui le clament haut et fort D’ailleurs, demain, et puis les autres jours aussi, ils prendront encore une pizza.
Bien que des mal élevés n’attendent pas, on commence à manger ensemble, en se souhaitant bon appétit. Je n’aime pas qu’on me regarde lorsque je mange. Je ne pense pas, en toute objectivité que cela puisse intéresser qui que ce soit, mais l’éventualité n’est pas à exclure complètement, un risque existe, et ça suffit pour me rendre nerveux. Je suis donc contraint de surveiller mes gestes, ce qui entraîne chez moi une certaine tension. Aussi je prends garde à ne pas trop charger ma fourchette, (surtout avec la salade) et je surveille de très près sa trajectoire. À plusieurs reprises, il m’est arrivé, suite à un relâchement momentané de l’attention de rater ma bouche. La fourchette finit alors son chemin dans ma joue et c’est généralement ce moment que choisit ma voisine de tablée pour me demander où je travaille.
C’est une expérience douloureuse, physiquement et émotionnellement. Un petit tas de purée accroché à la joue, on se sent soudainement moins que rien.
Les conversations s’engagent après quelques bouchées. Elles tournent autour de thèmes consensuels et inoffensifs, au gré du hasard : travail, enfants, habitation. Les sujets plus impliquant seront abordés les jours suivants, si tout se passe bien : programmes télé, cinéma, livres parfois, mais très rarement. Toutefois, certains thèmes resteront absents des discussions : politique et sexe, à moins que le groupe ne soit majoritairement constitué d’hommes.
Il est rare de se faire des amis durant ces stages. Malgré tout, on fait comme si cela était possible, et le dernier jour, on échange son adresse mail en promettant de se contacter bientôt. Cela n’arrive jamais, bien sûr. Personne n’a lié de liens assez forts durant ces quelques jours au point de s’embarrasser d’une correspondance qui s’avérerait rapidement aussi ennuyeuse que vaine.

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 16:34

christMême si je ne partage pas sa vision du monde, je n’ai personnellement aucun grief contre Jésus. Je dois avouer cependant qu’il a des côtés agaçants.
Certes il apparaît, selon la plupart des témoignages fiables (il ne faut pas oublier que ceux qui ont racontés ses aventures, dans leur grande majorité, sont des saints. Cela m’étonnerait beaucoup qu’un saint mente, ou même raconte n’importe quoi pour faire l’intéressant), comme un garçon sympathique, toujours prêt à exécuter quelque tour de magie pour distraire ses camarades, jamais à court d’une bonne histoire pour égayer les fins de banquet. Certes il est mort en pleine force de l’âge, dans des circonstances relativement spectaculaires propices à marquer les imaginations.

Mais tout compte fait, si l’on veut bien se montrer objectif cinq minutes : pas de quoi en faire tout un plat.

Pourtant, il ne se passe pas une année sans que les trois quarts des habitants de la planète (dont beaucoup – doit-on le rappeler - nourrissent de sérieux doutes quant à son existence même) célèbrent le jour de sa naissance en grande pompe, avec lumières clignotantes dans les rues, spiritueux à profusion et débauche de chapons fourrés au foie gras. Tout un cérémonial festif dont, à l’évidence il se contrefiche depuis quelques siècles déjà.

Moi, en revanche, je suis là, présent et bien vivant. Je ne connais pas de tour de magie, mais je suis certain que si je m’y mettais, j’arriverais à des résultats honorables Pourtant, cette année, comme toutes les années depuis mon inscription, il n'y a que le site Copains d’avant qui a pensé à me souhaiter mon anniversaire en m’envoyant un petit mail, très gentil d’ailleurs, même si les formules ressemblent à s’y méprendre à celles de l’année dernière.

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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 12:06

lapin.jpgL'autre jour, je suis allé manger dans un restaurant. J'ai pris du lapin aux olives. Fortuitement, une parcelle filandreuse de cette pauvre bête est venue se réfugier entre deux molaires du fond.
J'ai tout d'abord été irrité par cette présence inopportune.
Puis j'ai commencé à penser au lapin, autrefois propriétaire de ce petit amas de molécules (que je localiserais a priori au niveau des cuisses). Ce petit animal aimable couvert d’un doux pelage qu’il fait si bon caresser, l'ami des enfants, le modèle de Bugs Bunny… Il était venu au monde le cœur gonflé d'un espoir bien légitime : celui de gambader dans les prés, lorsque les brins d'herbe ploient tendrement sous le poids de la rosée matinale, de manger tout son saoul de carottes et de déposer autant de petites crottes que sa fantaisie lui dicterait.
Ses espoirs ont été bien déçus. En guise de pré, une cage ; à la place des carottes, des croquettes d’origine indéterminée et probablement douteuse (cependant, pour les crottes, et il en conviendrait sûrement s’il était encore parmi nous, il a vraiment fait ce qu'il a voulu).
Et puis, après quelques mois de détention arbitraire, on l'a tué, dépecé, vendu, et une partie de son anatomie a échoué par hasard dans mon assiette. Et sur le moment, j'ai éprouvé une grande honte à l’idée d’avoir un bout de ce malheureux martyr sacrifié sur l’autel d’une société de consommation toujours plus intraitable face aux souffrances de nos amis poilus à longues oreilles, coincé entre mes deux molaires.

En rentrant chez moi, je me suis brossé les dents, et ça allait tout de suite beaucoup mieux.

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 15:44

insecte.jpgCe soir, je roulais en voiture, et une espèce d'insecte vert, avec de longues pattes arrière, genre sauterelle, est venue à un feu rouge se poser sur mon pare-brise. Lorsque je redémarrais, j'observais que la bestiole était compressée par la vitesse, incapable du moindre mouvement. Dès que je ralentissais, elle partait dans une direction, puis dans l'autre, visiblement affolée, mais incapable d'actionner ses grandes pattes pour se sortir de cette situation. Je tentais de prêter attention à la circulation, mais mon regard finissait toujours par retomber sur la petite bête. Alors que je m'apprêtais à entrer sur l'autoroute, je me demandais contre toute attente quel serait son destin. En fait, elle disparut définitivement alors que j'atteignais les 90 à l'heure, et je ne pus retenir un petit pincement au cœur. Tombée au beau milieu du bitume, son espérance de vie s'en trouvait considérablement réduite. Elle allait sans doute mourir écrasée dans quelques instants, à moins qu'elle réussisse à atteindre les bas-côtés, avec un peu de chance. Après quelques minutes, je réalisais que j'échafaudais une série de destins possibles pour un insecte vert de deux centimètres de long, un petit amas de cellules mû par quelque instinct rudimentaire. Je réalisais également qu'avec son système nerveux réduit à sa plus simple expression, elle devait tout simplement ignorer la peur, la solitude, l'angoisse de la mort, tous ces sentiments que l'on prête habituellement aux êtres humains.

Et pourtant, je ne pouvais m'empêcher d'y penser, et de ressentir comme une sorte de tristesse. Une petite tristesse. Une tristesse de deux centimètres.

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Carte D'identité

  • Aloysius Chabossot

Avertissement

Les textes qui suivent proposent au lecteur d’entrer de plain-pied dans le cerveau méandreux d’un aquoiboniste. La diversité des sujets abordés peut donner dans un premier temps une impression de confusion peu compatible avec l’élaboration d’une pensée construite et ordonnée, et l’on pourra par moments se sentir comme un naufragé embarqué sur une frêle esquive, perdu au milieu d’une purée de pois. Cependant, au fil des pages, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts : car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes admirablement ciselées d’une pensée homogène et novatrice : l’aquoibonisme. Il faudra pour cela parfois ramer un peu.

Qu'est-Ce Que L'aquoibonisme ?