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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 14:38

carrefour.jpgDans le fond, j’ai des trésors de tendresse à offrir à la femme qui voudrait bien de moi.
Des richesses infinies, du bonheur sans fin.
Seulement, je suis conscient que mon nez trop long, mes joues molles et l’indécrottable gaucherie dont je fais preuve dès qu’une fille apparaît, représentent pour moi de sérieux obstacles à la poursuite de ce doux rêve. Alors j’ai tendance à les contourner en cherchant obstinément une solution, ailleurs. Les cas sont nombreux, de personnes quelconques que les feux des projecteurs ont rendues soudainement attrayantes. Ainsi il n’est pas rare de voir, dans certains journaux, des acteurs à la limite de la disgrâce se pavaner au bras d’une créature céleste. J’ai lu également que de très jeunes filles faisaient la queue à la sortie des loges de rockstars célèbres. Il y a sans doute, dans tous ces exemples, une idée à creuser. Mais comment procéder pour devenir quelqu’un, alors qu’on ne dispose pas de talents particuliers ?

J’ai beaucoup réfléchi sur le sujet. En fait, il existe plusieurs solutions, dont l’efficacité est proportionnelle aux risques qui en découlent. D’abord, on peut participer à un jeu télévisé, du genre « Secret story ». Pour cela, il faut être plutôt jeune, relativement désœuvré, et assez stupide. Hélas, j’ai dépassé la date limite pour postuler à ce genre d’exercices.

L’autre solution consisterait à s’inscrire, par une action d’éclat, dans la chronique des faits divers. Commettre un hold-up spectaculaire, un braquage audacieux, voire un meurtre particulièrement sanglant, ce genre de chose. Mais pour cela il est nécessaire de présenter quelque disposition pour le crime, que je suis loin de posséder. Et puis on est célèbre le temps de passer aux assises, et encore, si le crime sort vraiment de l’ordinaire. Après, c’est la prison, l’oubli… Cette solution est à proscrire.

Malgré mes efforts, le problème reste insoluble. Je devrais donc cesser d’y penser mais je n’y arrive pas. Heureusement, parfois, il y a des périodes de rémission, des périodes neutres, blanches comme un brouillard, dont je m’enveloppe avec soulagement. Alors, je ne ressens plus rien, je n’ai plus d’envies ni de désirs, je n’existe plus. Cet état me procure une sensation de bonheur triste et j’observe ma situation avec une sorte de détachement amusé.
Dans ces moments-là, j’aime bien aller à Carrefour, dans la zone commerciale. Je ne prends même pas de caddie, mon intention n’est pas d’acheter. Je me contente d’arpenter les rayons, à la recherche de couples, de préférence dans mes âges, avec ou sans enfants. Je fuis ceux dont le visage laisse apparaître une certaine plénitude, sans doute liée au plaisir de consommer, pour me concentrer sur des spécimens plus communs, désespérés de se retrouver pieds et mains liés à un partenaire qu’ils n’aiment manifestement plus comme au premier jour. Pour les repérer, c’est facile : l’homme et la femme s’ignorent tout en s’abîmant dans la contemplation des rayons. Ils sont habillés de façon fonctionnelle, sans recherche particulière. Souvent une sorte de jogging un peu trop large, et l’on sent sur leur dos fatigué tout le poids des années qu’ils ont déjà passées ensemble. Ils parcourent chaque allée, se saisissant des produits nécessaires à leur quotidien. Parfois, lorsque l’agencement du magasin a été bouleversé, on lit dans leur regard tout le désarroi que doivent éprouver les vaches quand on les emmène brouter dans un pâturage inconnu. Quelques phrases agacées fusent sur un ton sec, et on a l’impression qu’ils s’accusent réciproquement de cette mésaventure.

La présence d’enfants n’arrange rien. Bien souvent, les claques volent. On se libère des humiliations endurées pendant la journée. De persécutés, ils deviennent persécuteurs.
Au bout d’un moment, ce spectacle entraîne chez moi une certaine lassitude. Je réalise qu’après tout, leur sort vaut bien le mien. Eux, au moins ne sont jamais seuls, même s’il leur faut parfois supporter une tête qui ne leur inspire plus rien depuis longtemps. Qu’importe, on a toujours plus chaud à deux.
Je prends machinalement un paquet de cacahuètes au rayon « biscuits apéritifs ». Je n’ai aucune raison objective de fréquenter cet endroit. Il est rare de trinquer seul, sauf quand on est alcoolique ou dépressif, je suppose. Dans ce cas, on se passe facilement des amuse-gueules.

Je me dirige vers les caisses.
D’ordinaire, je choisis la caissière la plus laide, pour éviter toute charge émotionnelle qui pourrait éventuellement s’installer lors de la transaction.

Ce jour-là, j’opte pour une rousse, magnifique, des cheveux qui lui tombent jusqu’au bas des reins, des yeux verts, des mains longues et fines. Exactement le type de fille que je n’oserais jamais aborder dans la rue ou ailleurs.
Pourquoi prendre de tels risques ?

Disons que j’ai passé la quarantaine, je suis seul, je m’emmerde, et qu’il est bon parfois, dans cet océan de banalité, de se ménager une petite coquille de fantaisie, histoire de naviguer plaisamment pendant quelques minutes. Voilà, je vois les choses comme ça.

Au moment où je dépose mon sachet de cacahouètes, un grand type en rollers arrive à vive allure, et glisse quelques mots dans l’oreille de la fille, qui lui répond d’un regard chargé de promesses. Puis elle se tourne vers moi, et sans même me voir :
- Bonsoir quatre-vingt-quinze centimes s’il vous plaît.

Je paie, elle me donne mon ticket. A aucun moment, elle n’a levé les yeux.
La petite coquille de fantaisie a vite fait de s’abîmer dans l’océan du quotidien.

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Published by Victor Bâton
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  • Aloysius Chabossot

Avertissement

Les textes qui suivent proposent au lecteur d’entrer de plain-pied dans le cerveau méandreux d’un aquoiboniste. La diversité des sujets abordés peut donner dans un premier temps une impression de confusion peu compatible avec l’élaboration d’une pensée construite et ordonnée, et l’on pourra par moments se sentir comme un naufragé embarqué sur une frêle esquive, perdu au milieu d’une purée de pois. Cependant, au fil des pages, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts : car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes admirablement ciselées d’une pensée homogène et novatrice : l’aquoibonisme. Il faudra pour cela parfois ramer un peu.

Qu'est-Ce Que L'aquoibonisme ?