Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 12:03

salle-fete.JPGUne voiture qui roule en direction de nulle part finira par s'arrêter n'importe où.
C'est-à-dire quelque part.
Ce qui, tout compte fait, et en regard de la destination d'origine, représente une incontestable amélioration.
 

Depuis quelque temps, j’ai remarqué que je suis rarement triste. Pour autant, je ne suis pas gai. Non.. Mais bon, il y a une évolution, c’est incontestable. Je me situe dans une sorte de milieu sans grande saveur, pas vraiment désagréable dans le fond.
Je constate donc avec un peu d’étonnement qu’on ne peut pas rester éternellement déprimé, c’est-à-dire assis sur une chaise les bras ballants à regarder le papier peint qui n’en finit plus de se défraîchir.
Je vais mieux…
Pas au point de me rendre chez Leroy Merlin pour choisir un nouveau papier peint aux couleurs clinquantes.
Mais je vais mieux.
Et curieusement, ça m’ennuie un peu. L’accablement permanent me prodiguait une consistance, une sorte d’épaisseur psychologique qui va cruellement me manquer. Je brandissais ma neurasthénie comme un étendard auprès des rares personnes qui continuaient à m’accepter dans leur entourage. Elles savaient à quoi s’en tenir, et me tenaient pour un de ces spécimens inoffensifs, banalement habités par ce sentiment de mal-être si répandu dans nos grandes métropoles modernes.
Leur tolérance envers moi se manifestait principalement par des invitations sporadiques à des fêtes d’anniversaire organisées dans des salles municipales louées pour l’occasion. Mon rôle consistait à me pointer avec deux heures de retard, sans cadeau, puis à aller m’asseoir dans un coin, et à attendre que ça se passe. Je m’accaparais discrètement une bouteille de whisky, et on me découvrait en rallumant les lumières, vers 4 heures du matin, plié sur ma chaise et ronflant bruyamment.
Que s’était-il passé entre-temps ? J’avais de vagues souvenirs de petites grosses se dandinant dans leurs jeans taille basse sur de la musique des années 80, de couples fraîchement formés qui se promettaient des éternités d’amour tout en s’explorant mutuellement l’orifice buccal à l’aide de leur langue engourdie par l’alcool.
Ce genre de scène se succédait, et leur répétition même, mêlée aux vapeurs du whisky, m’entraînait inexorablement là où quoiqu’il arrivât j’avais décidé de me rendre : les vastes plaines accueillantes du coma éthylique.
Je reprenais lentement mes esprits tandis que quelques convives qui n’avaient su s’éclipser au bon moment s’obstinaient à l’aide d’une serpillière douteuse à décoller les mares de rhum coca répandues sur le sol carrelé. Cela me prenait environ vingt minutes, à la suite de quoi j’allais poliment saluer les organisateurs, sans oublier de demander à qui, exactement, je devais souhaiter un joyeux anniversaire.
Je me foutais de tout et de tout le monde, car rien n’avait d’importance et j’aurais pu perdre la vie sur l’instant que ça ne m’aurait pas autrement bouleversé. C’était le bon temps.
Maintenant qu’en quelque sorte je remonte un peu à la surface, j’appréhende mon retour au monde. Comment vais-je gérer l’arrivée de ces nouveaux désirs qui ne vont pas manquer de m’assaillir comme tout être psychiquement adapté ? Vais-je moi aussi, comme Marc, un ancien ami chirurgien, convoiter pas dessus tout la dernière Rover 8 cylindres bleu nuit métallisé « parce que c’est plus discret » ? Il faudrait pour cela que je reprenne mon travail. À ce propos, vais-je tenter, comme Jean-Louis, une sorte de collègue de bureau libidineux et rougeaud, de prendre la place du chef de service en le poussant à l’infarctus ? Si j’y arrivais, je pourrais me payer la Rover, à crédit, et avec deux trois cylindres en moins aussi, mais bon… J’aurais pour le coup tous les atouts en main pour séduire Sylvie, la grande blonde molle et langoureuse de la compta, l’amener en forêt et la prendre sauvagement sur le capot encore chaud.
Rendu à ce stade, je serai de nouveau parfaitement inséré dans la société post-industrielle. Ça ferait bien plaisir à mes parents, et puis à mes amis aussi, qui recommenceraient sans doute à m’inviter à dîner.
Bien sûr je ne suis pas obligé de me rendre à ces extrémités. Je vais mieux, je vais donc pouvoir retrouver une vie sociale conforme à l’idée que s’en font la plupart des gens : travail, sorties entre amis, restaurant, discothèque, un petit coup par-ci par-là et plus si affinité.
Alors que je suis à deux doigts de franchir le pas, je sens bien que mon épaisseur psychologique d’individu sinistre, si indispensable à mes yeux, va par un effet pervers de vase communiquant, m’échapper de façon irrémédiable.
Toutes ces réflexions finissent par me lasser, et atteignent sensiblement mon moral.

En somme, je suis sur la bonne voie.

Partager cet article

Repost 0
Published by Victor Bâton
commenter cet article

commentaires

marteau 25/05/2012 10:29

je me languis de decouvrir de nouveaux articles Monsieur Bâton !
Iriez vous mieux?
Etes vous devenu un bout en train heureux de vivre?
Je m inquiete !! vraiment
fabrice

Pris29 12/01/2012 01:09

Bonsoir,
je ne sais pas si vos écrits sont autobiographiques. Dans tous les cas, je les découvre juste ce soir, et je dois dire qu'ils sont très justes, mais votre sens de l'ironie permet aussi de prendre
du recul par rapport aux sentiments ou situations décrits notamment dans votre publication sur "aller mieux". C'est d'ailleurs ce que j'ai tapé sur google quand je suis tombée sur votre blog...et
vous m'avez fait rire. Merci
(vous voyez vous pouvez faire rire une femme en dehors des débuts ou fins d'une relation)!

Victor Bâton 12/01/2012 08:59



Bonjour,


Si vous avez tapé "allez mieux" pour arriver ici et que vous avez ri en lisant mon texte, alors le but est atteint. Ce doit être la magie d'internet !


Sinon, mes textes ont souvent un point de départ autobiographique atour desquelles je brode un peu.


 


Merci pour votre lecture !



Carte D'identité

  • Aloysius Chabossot

Avertissement

Les textes qui suivent proposent au lecteur d’entrer de plain-pied dans le cerveau méandreux d’un aquoiboniste. La diversité des sujets abordés peut donner dans un premier temps une impression de confusion peu compatible avec l’élaboration d’une pensée construite et ordonnée, et l’on pourra par moments se sentir comme un naufragé embarqué sur une frêle esquive, perdu au milieu d’une purée de pois. Cependant, au fil des pages, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts : car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes admirablement ciselées d’une pensée homogène et novatrice : l’aquoibonisme. Il faudra pour cela parfois ramer un peu.

Qu'est-Ce Que L'aquoibonisme ?